Supprimer toutes les publicités avec l'asso-pack + ?
Commander !

La défense de la Bible par les imprimeurs

 

Parmi les champions de la Bible il faut mentionner ceux qui l'imprimèrent, entre autres Barthélemy Buyer, de Lyon, le premier qui imprima le Nouveau Testament en français, vers 1474 ; Simon de Colines, qui imprima le Nouveau Testament de Lefèvre ; Pierre Wingle, qui imprima la Bible d'Olivétan; Étienne Dolet, brûlé vif en 1546, dont la devise: Préservez-moi, ô Seigneur, des calomnies des hommes, raconte toute la vie; Philibert Hamelin, dont il a déjà été question plus haut, et surtout Robert Estienne, ce géant, dont l'historien de Thou a dit : «Robert Estienne laisse loin derrière lui les Alde, Manuce et Froben... Non seulement la France, mais tout le monde chrétien doit plus à Robert qu'au plus courageux des capitaines qui ont reculé ses frontières. Sa seule industrie a fait pour l'honneur et la gloire impérissable de la France plus que tant de hauts faits pendant la guerre ou la paix» (*).

 

(*) RENOUARD, Annales de l'imprimerie des Estienne.

 

Robert Estienne (1503-1559) était un imprimeur doublé d'un savant de premier ordre. Il possédait le latin, le grec et l'hébreu. Le latin, il le parlait couramment, et comme il recevait souvent des étrangers auxquels le latin était plus familier que le français, cette langue avait fini par être parlée couramment chez lui, par ses enfants, par sa femme, et même par ses domestiques. On répétait volontiers que dans cette maison, de la cave au grenier chacun parlait latin. On a dit de lui que tous les instants de sa vie furent marqués par quelque service rendu aux lettres. Pas une année ne s'écoulait sans qu'il mit au jour quelque bonne édition des meilleurs ouvrages en littérature ancienne. Et son humilité devait être aussi grande que sa science, à en juger par sa devise, imprimée sur tous ses livres : Noli altum sapere (ne cherche pas ce qui est élevé), citation de Romains 11, 20, d'après la Vulgate.

Ce lettré, dont le savoir était immense et la réputation européenne, mettait les saintes lettres au-dessus de toutes les autres. Voici comment il s'exprime au sujet de la Bible :

 

Où est-ce qu'il y a plus grande lumière qu'en l'Église de Christ, en laquelle s'administre tous les jours non pas ce que les hommes ont songé et controuvé, mais la pure parole de Dieu, laquelle découvre les impiétés des hommes et leurs péchés, réduit en la voie ceux qui sont errants et vagabonds, propose le salut qui est ordonné de Dieu avant tout temps en un seul Christ rédempteur, et nous amène et confirme en une certaine espérance de la vie éternelle? (*).

 

(*) Dans les Censures des théologiens, dont il sera question plus loin.

 

Cette Parole de Dieu, il semble que sa passion dominante ait été de la donner dans sa pureté, soit d'abord en latin, soit ensuite en français, et cela pour aider à la piété. Voici comment il s'exprime dans la préface de sa Bible latine de 1540, un magnifique grand in-folio :

 

Ce fut toujours notre dessein d'aider, dans la mesure de nos forces, aux études des hommes pieux, et nous ne cesserons pas d'y aider jusqu'à ce que notre Maître nous redemande, selon son droit, l'âme que nous avons reçue de Lui pour peu de temps.

 

Il n'avait que dix-neuf ans quand il prépara l'édition du Nouveau Testament latin que fit paraître son beau-père Simon de Colines, imprimeur du roi, en 1522, et qui est la première édition critique des Écritures en France. Il voulait ainsi «aider les hommes pieux» à lire la Parole de Dieu dégagée de ses surcharges humaines.

 

C'était alors une chose bien nouvelle, dit-il, vu la malignité de ce temps, que de trouver des livres de la Sainte Écriture corrects (*).

 

(*) Dans les Censures des théologiens, dont il sera question plus loin.

 

Toujours désireux d' «aider», il voulut rendre aussi facile que possible le maniement de la Bible. Nous sommes tous les obligés de Robert Estienne, car c'est à lui que nous devons la division en versets de la Bible. Cette division apparaît pour la première fois dans son Nouveau Testament grec de 1551. Il l'avait faite, raconte son fils Henri, pendant un voyage à cheval de Paris à Lyon (*). En 1552 paraissait le premier Nouveau Testament français (avec le latin en regard) divisé en versets, et en 1553 la première Bible française divisée en versets. Ne retrouve-t-on pas là l'homme qui voulait «aider aux études» des hommes pieux ? Et s'il voulait y aider dans «la mesure de ses forces», il faisait bonne mesure, puisqu'il y travaillait même à cheval.

 

(*) C'est probablement pour cela qu'elle offre certaines imperfections.

 

En outre, il imprima au commencement de la Bible un index des citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau (il en compte 375, citations ou allusions), et, à la fin, une concordance qui, dans la Bible grand in-folio de 1540, ne compte pas moins de 342 colonnes. Toujours pour «aider», il ajoute en marge du texte des notes explicatives pour lesquelles il obtenait la collaboration d'hommes compétents.

 

En l'an 1541, dit-il, j'imprimai le Nouveau Testament avec brèves annotations en marge, lesquelles j'avais eues de gens bien savants.

 

En 1532, il publia en latin, pour faciliter à tous l'accès des Écritures, toujours pour «aider», un résumé (*) de l'enseignement biblique, et, en 1540, le publia en français, pour «être attaché aux parois», et en particulier pour être affiché dans les écoles. C'est un bel exemple de propagande biblique. Cette somme est rédigée dans les termes mêmes de la Bible, sans formules théologiques, ni aucune polémique. «C'est l'oeuvre, a dit M. N. Weiss, non d'un théologien, mais d'un laïque resté tel malgré une culture que bien peu de savants de son temps ont égalée».

 

(*) Voici cette Somme, qu'on trouve dans sa Bible de 1532. Nous ne croyons pas qu'on puisse trouver ni un latin plus savoureux, ni un langage plus imprégné de style biblique, plus pénétré d'onction, d'adoration, de respect pour la Bible, et du sentiment tout à fois de la grandeur et de la grâce de Dieu.

 

«Haec docent sacra bibliorum scripta:

«Deum esse qui propter bonitatem suam cuncta creavit, a quo omnia procedunt, sine quo nihil quidquam est, justum et misericordem, quique omnia operetur in omnibus secundum voluntatem suam, cui non liceat dicere quare sic vel sic faciat;

«Hunc creasse Adam ad imaginem et similitudinem suam, dominumque constituisse omnium creatorum in terra, invidiâque diaboli et Adae inobedientiâ peccatum in hunc mundum intrasse, et per peccatum mortem ; omnesque in Adam et per Adam peccatores esse;

«Promissum vero Christum Jesum salvatorem ipsi Adae, Abrahae, et reliquis patribus, qui credentes liberaret a peccatis, et tyrannide diaboli, cui subjiciebantur omnes per Adam ;

«Interim, dum expectabatur promissa salus, datam legem a Deo quâ cognoscerent homines peccatum et se esse peccatores : quo fieret ut ardentius sitirent Christi adventum, qui ipsos a peccatis redimeret ;

«Postremo, Christum illum promissum tandem missum a patre eo tempore quod constituerat apud se, eo inquam tempore quo abundabat omnis iniquitas. Missum autem non propter bona cujusquam opera (nam omnes erant peccatores) sed ut verax abundantes gratiae suae divitias quas promiserat exhiberet ;

«Jesus igitur Christus, verus agnus et vera hostia, venit ut nos patri reconciliaret, poenas peccatis nostris debitas in cruce persolvendo, et liberaret a servitute diaboli, in filiosque Dei adoptaret, verâ mentis pace datâ per fidem quam dat nobis pater trahens nos ad filium. Dei enim est donum fides illa quâ credimus Christum in hunc mundum venisse ut nos peccatores salvos faceret, tantaeque efficaciae est ut qui eam habent cupiant omnia caritatis officia, Christum sequentes, omnibus praestare. Nam acceptâ fide datur et spiritus sanctus quo signantur omnes credentes, quique est pignus hereditatis nostrae, et testimonium reddit spiritui nostro quod simus filii Dei, ac diffundit in viscera nostra eam caritatem quam describit Paulus Corinthiis. Propter hanc in Christum fidem quae per caritatem operatur, justificamur : id est pater ipsius (qui et noster effectus est per ipsum) nos pro filiis et justis habet suâ gratiâ non imputans nobis delicta nostra;

«Venit igitur denique ut nos per ipsum justificati a peccatis et Deo patri sanctificati sive consecrati, abnegatis operibus carnis, libere serviremus ei in justitiâ et sanctitate omnibus diebus nostris, per bona opera (quae preparavit Deus ut ambularemus in illis) ostendentes nos certe ad hanc gratiam vocatos : quae qui non habet, nec fidem in Christum habet ;

Qui post interfectum spiritu oris sui hominem peccati sedebit in majestate suâ, omnes judicaturus et redditurus unicuique propria corporis prout gessit, sive bonum sive malum, dicturusque eis qui a dextris erunt : Venite, benedicti patris mei, possidete paratum vobis regnum a constitutione mundi, sic autem qui a sinistris : discedite a me in ignem aeternum qui paratus est diabolo et angelis suis. Tunc finis erit regnumque Deo et patri tradet.

«Hoc ut cognoscamus, bonitate Dei per Spiritum ejus sanctum tradita sunt nobis haec sacra bibliorum scripta ut cognoscamus inquam et credamus unum esse Deum et quem misit Jesum Christum, utque credentes vitam habeamus in nomine ejus.

«Praeter hoc fundamentum, nemo aliud potest ponere, optatque Paulus eum anathema esse qui aliud annunciaverit, etiam si fuerit angelus de coelo.

«Quoniam ex ipso et per ipsum et in ipso sunt omnia : ipsi honor et gloria in saecula saeculorum».

 

Dans la Bible de 1540, on retrouve la même Somme plus développée. Nous en reproduisons cet admirable passage sur Jésus-Christ et sur son oeuvre de salut:

 

«Ad eum oportet nos accedere et alacri animo ipsum sequi ut nos doceat. Est enim magister noster, mitis et humilis corde, exemplar nostrum, a quo discere oportet normam recte vivendi. Noster praeterea episcopus et summus pontifex, unus mediator Dei et hominum, qui nunc ad dexteram Dei sedet, nobis advocatus factus, orans interpellansque pro nobis, qui procul dubio impetrabit quod vel ab ipso, vel ipsius nomine a patre petierimus, si modo petentes ita illud facturum esse crediderimus. Sic enim promisit. Ne igitur dubitemus, si quando peccaverimus, cum poenitentiâ (ad quam nos initio statim suae praedicationis invitet et incitet) cumque fiduciâ accedere ad thronum gratiae ejus, credentes quod misericordiam consecuturi sumus, Nam ideo venit ut peccatores suâ gratiâ salvos faceret».

 

Pour faciliter le maniement de la Bible, il publia aussi une concordance latine et trois harmonies des Évangiles.

Y compris le Nouveau Testament, de 1522, il ne publia pas moins, en trente-sept ans, de 41 éditions des Écritures, dont 11 Bibles (8 latines, 2 hébraïques, 1 française) et 8 Nouveaux Testaments (4 grecs, 2 latins, 1 français-latin, 1 grec-français). Les autres publications étaient des fragments scripturaires (Pentateuque, psautier, Évangiles, harmonies évangéliques, livres de Salomon, etc.), dont sept accompagnant des commentaires de Calvin. Toutes ces éditions sont de purs chefs-d'oeuvre de typographie. Jamais on ne s'est servi de plus beaux caractères, ni d'un plus beau papier. «Ces volumes, grands et petits, d'un si séduisant usage, dit le bibliographe des Estienne, M. Renouard, avaient en quelque sorte ouvert à tous le livre entier des textes sacrés» (*).

 

(*) Annales de l’imprimerie des Estienne. «Robert Estienne, a dit M. Doumergue, constituait à lui tout seul la première Société biblique de France» (DOUMERGUE, Calvin, 1, 599).

 

Malheureusement, à partir de la publication du Nouveau Testament de 1522 jusqu'en 1552, l'année où il alla s'établir à Genève, il n'est pas un de ces volumes qui ne lui ait valu des persécutions plus ou moins ouvertes.

Il faut lire dans la préface d'un livre que Robert Estienne publia aussitôt réfugié à Genève : Les Censures des théologiens par lesquelles ils avaient faussement condamné les Bibles imprimées par Robert Estienne, imprimeur du Roi, avec la réponse d'icelui Robert Estienne (*), il faut lire dans cette préface le récit des luttes qu'il eut à soutenir pour la Parole de Dieu. Nous voudrions, par quelques citations de ce pamphlet remarquable, donner une idée des péripéties de cette lutte où la comédie côtoie le drame.

 

(*) «Un des morceaux les plus éloquents et les plus curieux de cette époque», dit M. LENIENT, dans La Satire en France, p. 159.

 

Dès la première page, c'est un cri à la fois de délivrance et d'indignation.

 

Premièrement, qu'avais-je fait, quelle était mon iniquité, quelle offense avais-je faite, pour me persécuter jusques au feu, quand les grandes flammes furent par eux allumées, tellement que tout était embrasé en notre ville l'an MDXXXII, sinon pour ce que j'avais osé imprimer la Bible en grand volume, en laquelle toutes gens de bien et de lettres connaissent ma fidélité et diligence? Et ce avais-je fait par la permission et conseil des plus anciens de leur collège, dont le privilège du Roy rendait bon témoignage; lequel je n'eusse jamais impétré, si je n'eusse fait apparoir qu'il plaisait ainsi à messieurs nos maistres. Eux toutefois ayant l'occasion, me demandaient pour me faire exécuter à mort, criant sans fin et sans mesure, à leur façon accoutumée, que j'avais corrompu la Bible. C'était fait de moi si le Seigneur ne m'eût aidé pour montrer de bonne heure que j'avais ce fait par leur autorité...

... Ils criaient qu'il me fallait envoyer au feu pour ce que j'imprimais des livres si corrompus, car ils appelaient corruption tout ce qui était purifié de cette bourbe commune, à laquelle ils étaient accoutumés.

L'an MDXL, j'imprimai derechef la Bible, en laquelle je restituai beaucoup de passages sur l'original d'une copie ancienne, notant en la marge la vraie lecture convenant avec les livres des Hébreux, ajoutant aussi le nom du livre écrit à la main. Et lors derechef furent allumées nouvelles flammes; car ces prudhommes de censeurs se dégorgèrent à outrance contre tout le livre, auquel ils ne trouvaient la moindre chose qui fût à reprendre, ni qu'ils pussent eux-mêmes redarguer, sinon aux Sommaires, qu'ils appellent, disans en leurs censures qu'ils sentaient leur hérésie. Je poursuis néanmoins, et mets en avant autant qu'il m'était permis par eux, ce que le Seigneur avait mis en mon coeur, étant toutefois intimidé, je le confesse, par leurs outrageuses menaces. J'imprimai donc pour la seconde fois les commandements et la Somme de l'Écriture, chacun en une feuille, de belle et grosse lettre, pour les attacher contre les parois. Qui est-ce qui ne connait les fascheries qu'ils m'ont faites pour cela? Combien de temps m'a il fallu absenter de ma maison ? Combien de temps ai-je suivi la cour du Roy? Duquel à la fin j'obtins lettres pour réprimer leur forcenerie, par lesquelles il m'était enjoint d'imprimer lesdits commandements et sommaires tant en Latin comme en Français. Combien de fois m'ont-ils appelé en leur synagogue pour iceux, crians contre moy qu'ils contenaient une doctrine pire que celle de Luther?

 

On voit combien les placards destinés à populariser l'enseignement de la Bible avaient soulevé la Sorbonne contre leur auteur. Ils étaient pourtant bien iréniques. La Sorbonne cherche de nouveau noise à Robert Estienne, à cause de la publication, en 1545, d'une Bible pourvue de notes. Il en appelle à du Chastel, évêque de Mâcon (qu'il appelle Castellan), un personnage important, puisqu'il fit l'oraison funèbre de François 1er,

 

Quand je vis le personnage par trop timide en une si bonne cause, je lui dis que j'imprimerais volontiers à la fin des Bibles toutes les fautes que les théologiens auraient trouvées, avec leur censure, que je n'en aurais point de honte, ni ne me grèverait point, afin que par ce moyen les lecteurs fussent avertis de ne tomber par mégarde en quelque annotation qui ne sentît Jésus-Christ.

 

Qui ne sentît Jésus-Christ! Sous quel beau jour nous apparaît l'âme de celui qui écrivait ainsi!

François 1er se mêle de l'affaire. Il invite les théologiens de la Sorbonne, par l'entremise de du Chastel, à envoyer leurs censures. Ils promettent, mais ne s'exécutent pas : ils voudraient d'abord, les rusés, faire condamner les Bibles d'Estienne par la Faculté de Louvain, pour n'avoir pas à donner leur opinion! Le roi intervient en personne. «Nous vous défendons très expressément, écrit-il, que vous ayez à faire imprimer ledit catalogue (de Louvain) mais procédiez à la correction des fautes de ladite Bible». Nouveaux délais. François 1er, voyant «que c'étaient des gens de si dur col qu'on ne les pouvait faire fléchir», intervient encore par lettres scellées de son sceau. Mais il meurt sur ces entrefaites. Henri II réitère par huissier les ordres de son père. Les Sorbonnistes essaient de rompre les chiens, ils vont à la cour accuser Estienne. Celui-ci, prévenu, y va de son côté, ne les y trouve plus, les rejoint, se défend, retourne à la cour, et demande à être confronté avec eux devant le conseil secret du roi. La confrontation a lieu. Robert est là comme un nouveau Daniel dans la fosse aux lions.

 

Étant contraints, ils viennent dix... Ces dix, au nom de tous, me donnent le combat à moi seul. Après que commandement leur est fait, ils produisent leurs articles... Ayant débattu de beaucoup de choses, avec grande risée de toute l'assistance, à cause de leurs noises tumultueuses, pour ce qu'ils discordaient ensemble et étaient jà enflambés l'un contre l'autre, il me fut commandé de répondre sur-le-champ. Je crois qu'en ma défense l'objurgation dont usai sembla bien dure à ces dix ambassadeurs : toutefois, la vérité de la chose contraignit aucuns d'entre eux de témoigner que nos annotations étaient fort utiles. Après que nous eûmes été ouïs de part et d'autre, on nous fait retirer en une garde-robe qui était prochaine. Là vous eussiez vu une pauvre brebis abandonnée au milieu de dix loups, lesquels toutefois étant enclos en ce lieu ne lui eussent osé donner un coup de dent, encore qu'ils en eussent grand appétit. Nous sommes rappelés pour ouïr la sentence des juges. Il leur est prohibé et défendu expressément de n'usurper plus en la matière de la foi, le droit de censurer appartenant aux évêques... Les articles sont baillés aux évêques et cardinaux, commandement leur est fait de les examiner diligemment. Quand les orateurs ouïrent ces choses, ils murmuraient et frémissaient entre eux, que toute l'autorité qu'ils avaient leur est ôtée. Toutefois, en murmurant ils avalent tout bellement leurs complaintes. Tous ceux qui étaient là présents testifiaient qu'étant sortis ils pleuraient... Leur patron les tira à part et leur dit : «Poursuivez comme vous avez fait jusqu'à présent; votre autorité ne vous est point du tout ôtée, parachevez le reste des articles, mettez-y votre censure, et l'apportez..». Étant de retour à Paris, ils firent faire prières solennelles à tout ce saint ordre, comme si leur affaire se fût bien portée. Ils s'en vont à Notre-Dame, ils heullent, ils prêchent. J'étais derrière le prêcheur, sans qu'ils en sussent rien, et espéraient bien qu'on ne dirait plus mot du reste des articles. Cependant ils firent tant que pour un temps la vendition des Bibles cessa...

 

Les évêques et cardinaux examinent les quarante-six premiers articles envoyés par la Sorbonne, et les approuvent à cinq ou six près. Robert demande communication des autres censures. Le roi les exige, «réitérant commandement et les menaçant sous peines». Les Sorbonnistes «essayent tous moyens à eux possibles, ils supplient, ils pleurent», demandent que le reste des articles soit envoyé à la chambre ardente, qui s'occupe des hérétiques : c'était la mort, c'était le bûcher.

 

Quand quelqu'un (du nom duquel je me tais et pour cause) leur eut accordé ce qu'ils demandaient, je suis destiné au sacrifice, sans que le roi en sût rien.. Je demeurai à la cour huit mois entiers à cette poursuite (faire retenir la cause au conseil étroit). À la fin, le Seigneur eut pitié de moi et fléchit le coeur du roi envers moi.

 

Le roi dessaisit la chambre ardente et exige à nouveau des théologiens leurs censures, en leur enjoignant de laisser la décision «audit Doyen et Docteur».

Mais la Faculté ne se tient pas pour battue. Elle change ses batteries. Elle s'abouche avec Guiancourt, le confesseur du roi, pour obtenir que Robert soit condamné comme hérétique. «Comment qu'il serait dit qu'un homme mécanique (un artisan) ait vaincu le collège des théologiens!» Guiancourt fait intervenir des influences, et voilà le roi retourné. Défense de vendre les Bibles, à condition que les articles soient livrés. Robert va rencontrer le roi à Lyon (C'est sans doute dans ce voyage qu'il divise, à cheval, le Nouveau Testament grec en versets). «Quand je lui demandai s'il n'y avait nul remède, il me répondit : «Nul». Je fus bien triste et lui dis adieu et au pays». Toutefois, Robert fait encore intervenir du Chastel, qui représente au roi

 

...que la nature des théologiens était telle, de poursuivre jusques à la mort ceux auxquels ils se sont attachés et contre lesquels ils ont attiré la faveur du roi et des juges par leurs blandissements et mensonges.

Le roi répondit «qu'il ne fallait point laisser le pays... que j'eusse bon courage et que je poursuivisse comme de coutume à faire mon devoir, à orner et embellir son imprimerie…». Mais pour avoir mes lettres par lesquelles je pusse testifier aux adversaires le bon vouloir du roi envers moi, il me fallut endurer peines et fascheries incroyables par l'espace de trois mois, tant avait puissance l'autorité ou l'importunité de la Sorbonne... Toutefois,le Seigneur vainquit, car après que les lettres eurent été par cinq fois corrigées, à la fin elles furent scellées par le commandement du roi. Je garde les lettres et ne les divulgue point. Incontinent j'entends que dedans trois jours je dois être mis en prison... Alors je produis les lettres du roi.

«Par ces présentes disons et déclarons que notre vouloir et intention est que ledit Robert Estienne notre imprimeur, pour raison de ladite impression par lui faite des annotations de la Bible, Indices, Psautier, et Nouveaux Testaments, et autres livres par lui imprimés, ne soit ou puisse être à présent ni pour l'avenir travaillé, vexé ni molesté en quelque manière, ni convenu par quelques juges que ce soit..... Avons réservé et retenu la connaissance d'icelui à nous et à notre personne..».

Ces choses ouïes, ils devinrent plus muets que poissons...

 

Aussitôt Robert s'emploie à imprimer un Nouveau Testament grec, d'où nouvelles luttes avec la Sorbonne. Du Chastel, maintenant, se prononce contre lui. «C'était en espérance de gagner un chapeau de cardinal». Robert doit comparaître devant la Sorbonne.

 

C'était certes chose bien nouvelle de voir encore entre tels maîtres Robert Estienne, de la vie duquel on désespérait, vu qu'il avait été absent par si longtemps. On disait qu'il fallait que je fusse retourné en leur grâce, comme les brebis rentrent en grâce avec les loups.

 

Le Nouveau Testament est interdit.

 

Le lendemain, je m'en vais à la cour. Je présente au roi, suivant la coutume le Nouveau Testament en la présence des cardinaux et des princes. Castellan apaise la chaleur de son ire et raconte au roi ce que la Faculté avait ordonné... On se mit à rire d'une façon étrange et tous d'une voix de dire : «Quelle impudence, quelle bêtise, quelle témérité!....». Quand ils virent qu'étant retourné de la cour je mis ce Nouveau Testament en vente, sans nulle crainte, ils s'émerveillèrent de l'audace d'un homme privé et imprimeur contre le décret des théologiens. Et, me voyant que j'étais retiré de leurs mains, afin de les enaigrir par mépris, je m'accordai de leur communiquer tout ce que j'imprimerais ci-après. Dont me tenant enfilé par cette paction ou plutôt nécessité, ils commencèrent à n'avoir plus nulle crainte de moi. Et de moi je n'étais en rien plus assuré d'eux, car je savais bien qu'ils étaient enflambés contre moi d'une haine irréconciliable, et qu'ils bayaient de grand appétit après mon sang. Pourquoi j'ai été contraint de me retirer en lieu plus sûr, d'où je pusse accomplir la promesse que j'avais faite... Car ils pouvaient se jouer du roi à leur appétit... ... Je ne pouvais fuir que tout ce qu'imprimerais ne fût sujet à leur censure. ... Par ce moyen il m'eût fallu perdre toute la peine que jusqu'à présent je me suis efforcé d'employer en la Sainte Écriture et bonnes lettres, et qu'ai de ferme propos délibéré y dédier jusqu'à la fin de ma vie.

 

Enfin en sûreté, à Genève (*), Robert Estienne s'exprime ainsi :

 

Toutes et quantes fois que je réduis en mémoire la guerre que j'ai eue en Sorbonne par l'espace de vingt ans ou environ, je ne puis assez émerveiller comment une si petite et caduque personne comme je suis a eu force pour la soutenir, et toutes les fois qu'il me souvient de ma délivrance, cette voix par laquelle la rédemption de l'Église est célébrée au psaume 126, résonne en mon coeur : «Quand le Seigneur a fait retourner les captifs de Sion, nous avons été comme ceux qui songent». Semblablement ce que saint Luc a écrit de la délivrance de saint Pierre qui était entre les mains d'Hérode, que sortant de la prison, il suivait son ange, et ne savait point que ce qui se faisait par l'ange fût vrai, mais croyait voir une vision. Mais finalement, étant revenu à moi-même, je dis avec Pierre : je sais maintenant pour vrai que le Seigneur a envoyé son ange et m'a délivré de la main de cette synagogue pharisaïque et de toute l'attente du peuple enseigné par la Sorbonne. Car quand on me voyait agité de toutes parts, combien de fois a-t-on fait le bruit de moi par les places et par les banquets, avec applaudissement. «C'est fait de lui, il est pris, il est enfilé par les théologiens, il ne peut échapper. Quand bien même le roi le voudrait, il ne pourrait». Je puis bien véritablement affirmer avec David : Si le Seigneur n'eût été pour nous, quand les hommes se soulevaient contre nous, ils nous eussent jadis engloutis tout vifs... Le Seigneur donc soit béni, lequel ne nous a point abandonnés en proie à leurs dents. Notre âme est échappée comme l'oiseau du lac des pipeurs, le lac est rompu et nous sommes échappés. Notre aide est au nom de Dieu, lequel a fait les cieux et la terre.

 

(*) Ce ne fut pas une petite affaire que de s'y rendre, avec sa nombreuse famille. Il avait six fils, dont l'aîné était âgé de dix-huit ans en 1550, et trois filles. Il les envoya, les uns après les autres, à Genève, par des voies diverses et dans le plus grand mystère, sans qu'ils sussent eux-mêmes, avant d'arriver, où on les conduisait. Il était veuf, et se remaria à Genève avec une personne qui, parait-il, l'avait aidé dans son évasion.

 

À Genève, Robert «apporta à la Réforme le concours tout-puissant de ses presses, de sa vaste intelligence et de ses relations dans le monde entier... Par ses presses, Genève devint le grand arsenal de la librairie protestante» (*). Il y imprima, outre les Écritures, les Commentaires de Calvin et son Institution chrétienne. Genève voulut l'honorer en lui accordant le droit de bourgeoisie. Il embrassa la religion réformée en 1556. Il mourut, en 1559, à l'âge de cinquante-six ans.

 

(*) LENIENT, La Satire en France, p. 159,161.

 

Voici le commencement de son testament, fait en septembre 1559 .

 

... a dit et déclaré qu'il rend grâces à Dieu de tant de biens et bénéfices qu'il lui a fait et singulièrement de ce qu'il l'a appelé à la connaissance de son Saint Évangile et par icelui donné à connaître le vrai moyen de son salut, qui est par Jésus-Christ, son seul fils. Lequel il a envoyé et a souffert mort et vaincu la mort en mourant pour nous acquérir la vie. Et lequel il supplie augmenter ses grâces en lui jusques à ce qu'il lui plaise prendre son âme pour la mettre en son repos éternel en attendant le jour de la résurrection générale».

 

Les lignes suivantes, empruntées au début de sa réponse aux Censures, montrent combien son coeur était rempli de ces «grâces de Jésus-Christ» qu'il désirait voir augmenter en lui. Elles révèlent une noble et belle âme.

 

On a semé divers propos de moi : à grand'peine s'en trouvait-il de dix l'un qui ne fît un jugement de moi bien odieux. Cependant, toutefois, je n'ai donné mot : pour ce que j'aimais mieux être chargé de fausse infamie pour un temps que d'émouvoir troubles en défendant par trop soigneuse affection mon innocence.

 

On nous saura gré d'avoir raconté avec quelque détail cette lutte épique, ou plutôt d'avoir laissé Robert Estienne nous la raconter dans son admirable style. Quels coups de pinceau! C'est une vraie tranche du seizième siècle.

 

Quel «signe de contradiction» que la Bible! Comme elle s'impose! D'elle aussi on pourrait dire:

 

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre

N'en défend point nos rois.